C’est impossible. Parfait, on commence.

Philosophie du métier

C’est impossible. Parfait, on commence.

Ce qu’un magicien fait d’une idée irréalisable, et pourquoi une équipe y trouve son compte.

Cyril Regard · Magicien et mentaliste

Dans une entreprise, la phrase revient plusieurs fois par semaine. En réunion, dans un couloir, au bas d’un tableau blanc. « C’est impossible. » Et à chaque fois, elle fait la même chose : elle ferme la discussion. Ce qui venait d’être dit n’a plus besoin d’être examiné, puisque c’est impossible.

Il existe un métier où cette phrase produit l’effet exactement inverse. Un métier où elle n’annonce pas la fin d’une réflexion, mais son début, et où l’on ne saurait pas travailler autrement. C’est celui de magicien.

Cette page n’est pas une liste de bienfaits. Elle expose deux idées de métier, deux manières de penser qui viennent de l’établi et qui se transposent assez bien ailleurs. Elles sont un peu théoriques, et c’est volontaire : ce sont elles qui font le travail, pas les tours.

Ce que le mot impossible déclenche chez un magicien

Le même mot, placé à l’autre bout de la phrase.

Un tour de magie ne commence jamais par une technique. Il commence par une idée qui n’a aucun sens. Une pièce qui traverse une table. Un mot pensé et jamais prononcé, écrit d’avance sur un papier. Un objet qui refuse de tomber. Rien de tout cela ne peut arriver, et c’est précisément pour cette raison que quelqu’un s’y intéresse.

« J’ai une idée, c’est impossible. Parfait. Maintenant, comment est-ce que je peux le faire ? »

Cyril Regard

C’est le point de départ de cent pour cent des tours de magie. Pas de la plupart : de tous. Un magicien qui attendrait d’avoir une idée réalisable n’aurait jamais rien présenté à personne. Ce serait un métier reposant.

La différence avec la réunion du lundi ne tient donc ni au talent, ni à l’imagination, ni à un quelconque tempérament. Elle tient à l’endroit où l’on place le mot. Pour la plupart des gens, « impossible » est une conclusion. Pour un magicien, c’est un énoncé. Il désigne le sujet du travail, il ne le disqualifie pas.

Et le glissement se fait par une seule question, toujours la même, posée juste après la phrase qui devrait tout arrêter : comment, malgré tout ?

Personne n’a jamais trouvé raisonnable l’idée de l’avion

Ce que fait un magicien à petite échelle, l’histoire des techniques le fait à la sienne.

Deux cents personnes assises, plusieurs dizaines de tonnes de métal, dix mille mètres au-dessus de l’Atlantique, et le tout arrive à l’heure.

Prononcée avant que l’aviation existe, cette phrase n’est pas ambitieuse. Elle est fausse. Elle décrit quelque chose que rien, dans l’expérience de ceux qui l’écoutent, ne rend concevable. Un objet lourd tombe, tout le monde le sait depuis toujours, et il n’y a aucune discussion à avoir.

Elle a pourtant commencé exactement comme un tour de magie : dans la tête de quelqu’un, sous la forme d’un rêve irréalisable, et avec le refus de s’arrêter à l’objection. La quasi-totalité de ce qu’une équipe utilise aujourd’hui sans y penser, du transport à ce qui se trouve dans sa poche, a suivi le même chemin. Chacune de ces choses a d’abord été une idée que son époque jugeait impossible, défendue par quelqu’un qui a préféré la question au verdict.

Ce n’est pas une leçon d’optimisme. L’optimisme consiste à croire que ce sera possible. Ici, on part du principe inverse : ce n’est pas possible, c’est acquis, et la question reste posée quand même.

La nuance a son importance dans une salle de séminaire. On ne demande à personne de croire à l’impossible, ce qui serait un exercice pénible et un peu naïf. On propose seulement de ne pas s’arrêter au moment où l’objection tombe, parce que ce moment-là, dans un métier au moins, est celui où le travail commence.

La solution parfaite serait de faire vraiment l’impossible

Elle n’existe donc pas. C’est la meilleure nouvelle de ce métier.

Voici la deuxième idée, et elle est plus utile encore que la première.

Si le but est de réaliser quelque chose que le réel interdit, alors la solution parfaite consisterait à enfreindre les lois du réel. Personne ne sait faire. Ce qui reste sur l’établi, ce sont plusieurs voies imparfaites, qui existent déjà, et qui attendent seulement d’être trouvées.

Faire flotter un objet devant un public en donne une bonne image. Il y a plusieurs manières d’y parvenir, et aucune n’est bonne. L’une réclame un décor précis, monté dans la salle des heures à l’avance, et elle interdit qu’on l’installe ailleurs. Une autre demande une lumière particulière et un unique angle de vue, donc un public assis, immobile, au bon endroit. Une troisième s’accommode de tout mais demande un temps de préparation considérable. Chacune gagne quelque chose en renonçant à autre chose.

Le travail ne consiste donc pas à trouver la solution. Il consiste à choisir quelle imperfection on est prêt à assumer, ce soir-là, dans cette salle-là, devant ce public-là.

« On ne cherche pas le parfait dans l’absolu. On cherche le parfait pour sa situation, avec les contraintes qu’on accepte de tolérer. »

Cyril Regard

Un magicien part avec un avantage rare : il sait avant de commencer qu’il n’obtiendra pas le parfait. Il ne le cherche pas, il ne l’attend pas, il n’en fait pas le deuil en cours de route. Il cherche la moins mauvaise des solutions, et il la trouve, pour la seule raison qu’il la cherche.

Attendre la solution parfaite, c’est une façon élégante de ne pas décider

Le versant le plus directement transposable des deux idées.

Un problème posé, deux options imparfaites sur la table, et cette phrase qui arrive toujours : aucune des deux n’est satisfaisante. C’est vrai. C’est même certain. Ensuite on compare, on demande une analyse de plus, on reporte à la réunion suivante, et on finit par ne rien décider du tout. Le problème, lui, est resté exactement où il était.

Ce qui se joue là n’est pas de la prudence, c’est une attente : celle d’une solution sans défaut qui, la plupart du temps, n’existe pas. Elle est confortable, parce qu’elle a toujours raison. Aucune des options n’est parfaite, on peut donc les refuser toutes indéfiniment, et cela ressemble à de la rigueur.

Un magicien ne peut pas se le permettre, pour une raison très prosaïque : il y a une date, une salle et des invités. Le tour aura lieu, ou il n’aura pas lieu. Alors il retourne la question à l’envers. Il ne demande pas laquelle des voies est bonne, puisque aucune ne l’est. Il demande quels défauts il est prêt à garder, et il choisit à partir de là.

Décider n’est pas se résigner. Choisir sa contrainte est même le contraire exact de la subir : c’est la seule position depuis laquelle on garde la main.

Le tour n’a jamais lieu dans les mains du magicien

Il a lieu dans la tête de celui qui regarde, et nulle part ailleurs.

C’est la phrase que les magiciens se transmettent en premier, et celle que le public soupçonne le moins. Les mains font une partie du travail. Pas la plus importante.

Un geste exécuté à la perfection ne produit rien si le spectateur n’a pas construit, avant, ce qu’il croit être en train de voir. C’est lui qui décide qu’une pièce se trouve dans une main. C’est lui qui décide qu’un jeu est ordinaire, qu’une table est vide, qu’un choix était libre. Le magicien ne fait pas apparaître un objet : il installe les conditions pour que quelqu’un d’autre conclue qu’il vient d’apparaître. Le tour se fabrique à deux, et le spectateur en fait la moitié sans le savoir.

La transposition est immédiate, et un peu inconfortable. Ce qu’une équipe produit n’existe pas dans le document où elle l’a écrit. Il existe chez celui qui le reçoit, tel qu’il le reçoit. Un message limpide pour celui qui le rédige peut n’arriver nulle part. Une réorganisation évidente vue du dernier étage peut être illisible deux étages plus bas. La qualité de l’intention ne dit strictement rien de ce qui est arrivé de l’autre côté.

C’est aussi ce qui rend l’art de guider un regard si intéressant à observer de près : rien n’est caché, tout est visible, et pourtant personne ne voit.

Le moment où la salle cesse de croire que c’est de la théorie

Une idée peut se discuter. Une expérience vécue, beaucoup moins.

Il arrive sur scène en veste sombre et chemise noire. Il parle, il déroule son propos, il illustre une idée. Et au détour d’une phrase, sans y mettre la moindre emphase, il glisse ceci :

« Là, par exemple, personne n’a remarqué que j’avais changé de chemise. »

Il est en chemise blanche. Il l’est depuis un moment déjà. Devant lui, dans une salle entière de gens attentifs, dont c’était littéralement le travail de le regarder pendant qu’il parlait, personne n’a rien vu.

Ce qui suit fait toujours le même bruit : un silence très court, puis quarante personnes qui se tournent les unes vers les autres.

À cet instant, le propos change de statut. Jusque-là, c’était une idée : on pouvait la trouver juste, ou discutable, ou déjà entendue. À partir de là, la salle détient une preuve, et la preuve porte sur elle-même. Ce ne sont plus des gens qui écoutent quelqu’un expliquer que l’attention se dirige. Ce sont des gens à qui cela vient d’arriver.

C’est là que se joue toute la différence entre une intervention et une conférence. Personne ne se sent visé, personne n’a été moins attentif que son voisin, et tout le monde s’est fait avoir exactement en même temps. Y compris ceux qui regardaient exprès.

Ce que cela donne dans une salle de séminaire

Deux temps, et jamais dans l’autre sens.

L’erreur la plus courante consiste à vouloir la morale d’abord. On obtient alors une conférence sur la créativité illustrée par des tours, où la magie sert de ponctuation à un discours que la salle a déjà entendu ailleurs. Cela fonctionne rarement, et les invités le sentent avant la fin.

L’ordre qui fonctionne est l’inverse. D’abord le spectaculaire, pour de vrai, sans commentaire et sans filet : quelque chose d’impossible se produit à trente centimètres, dans les mains de quelqu’un de l’équipe, avec un objet qui lui appartient. Ensuite seulement la lecture, si l’hôte la souhaite, quand la salle est disponible et curieuse plutôt que polie.

Cela suppose une échelle. Le close-up se pratique à une trentaine de centimètres, ce qui limite mécaniquement le nombre de personnes qui peuvent voir en même temps. Entre quarante et soixante invités, chacun reçoit un vrai moment. Au-delà, il faut arbitrer, et c’est un autre métier. Le format se choisit d’abord selon le moment de la journée et la disposition de la salle, jamais selon la taille de l’effet.

Quant à ce qui reste le lundi matin, ce n’est pas un modèle et ce n’est pas une méthode. C’est une phrase, et le plus souvent ce sont les équipes qui la formulent elles-mêmes, dans leurs propres mots, à propos de leur propre sujet. C’est la seule forme qui tienne plus d’une semaine.

Ce qu’un magicien n’apporte pas

Parce qu’une page honnête dit aussi cela.

Il n’apporte ni méthode de management, ni matrice, ni modèle en quatre cases. Ce n’est pas son métier, il serait très mauvais à cet exercice, et la salle s’en apercevrait sans doute avant lui.

Il apporte un métier travaillé depuis 2007, ce que dix-neuf années passées à rendre possibles des idées qui ne l’étaient pas lui ont appris, et une soirée dont les invités reparleront. Le reste appartient aux équipes, qui savent infiniment mieux que lui ce qui est réputé impossible chez elles.

Sur la question de savoir pourquoi le même tour ne produit pas le même effet selon qui le regarde, et sur celle de savoir ce qui distingue une soirée dont on se souvient d’une soirée réussie, deux autres pages prolongent celle-ci.

Le mot de Cyril

« On m’a rarement demandé de faire quelque chose de possible »

Je n’ai jamais eu une seule bonne idée réalisable. Pas une. Toutes mes idées sont irréalisables au moment où elles arrivent, et c’est ce qui me plaît dans ce métier : il commence exactement là où les autres s’arrêtent. Je passe ensuite des mois à trouver la moins mauvaise façon de les rendre vraies, et cette façon-là n’est jamais élégante vue de l’intérieur. Le public, lui, ne voit que le résultat, et c’est très bien ainsi.

Cyril Regard

Questions fréquentes

Est-ce une conférence ou un spectacle ?

Un spectacle, d’abord et avant tout. La lecture qui l’accompagne se glisse dans la présentation, elle ne la remplace pas : personne ne vient s’asseoir pour écouter un exposé sur la créativité. Ce qui rend le propos audible, c’est précisément qu’il arrive après une chose que la salle vient de vivre et qu’elle n’explique pas.

Peut-on relier le propos au thème de notre séminaire ?

Oui, et c’est même la partie la plus intéressante du travail de préparation. Un séminaire qui parle de transformation, de prise de risque ou de résolution de problème donne un fil naturel. Il suffit d’un échange en amont pour savoir ce qui se joue réellement dans l’année de l’équipe, et le propos se cale dessus.

Combien de personnes cela concerne-t-il ?

Entre quarante et soixante invités. Ce n’est pas une préférence, c’est une limite technique : à trente centimètres, seul un nombre restreint de personnes peut voir en même temps. Au-delà, soit on allonge la durée, soit on accepte qu’une partie de la salle ne soit pas touchée, et il vaut mieux le savoir avant qu’après.

À quel moment de la journée faut-il le placer ?

Après les temps de travail, jamais avant. Une équipe qui a encore ses dossiers en tête regarde sans voir. Le créneau le plus efficace reste l’accueil du cocktail ou le début de soirée, quand les conversations sont ouvertes et que plus personne ne regarde l’heure.

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