Le détournement d’attention

Le détournement d’attention est une technique essentielle à la magie. En effet, présente à la base de toute illusion, elle constitue l’apprentissage incontournable de tout magicien. Mais bien plus que cela, c’est également un principe psychologique très courant. En effet, le détournement d’attention est omniprésent dans notre quotidien. Qui ne s’est jamais retourné en entendant la phrase « Oh regarde, un éléphant ! » ? Ainsi, même en ayant pleine conscience de l’incohérence de cette affirmation, la diversion est tout de même efficace. Dans cet article, nous allons donc essayer de définir le détournement d’attention et d’en comprendre les mécanismes.

Mais qu’est-ce que le détournement d’attention précisément ?

Il s’agit de faire diversion, d’attirer l’attention du spectateur sur autre chose afin de dissimuler une action. Il met ainsi en lumière les limites de la perception humaine et de nos capacités sensorielles.

Plus précisément, le détournement d’attention est un mouvement, une image ou un son destiné à prendre la vedette pendant quelques instants (ou plus) afin d’empêcher le spectateur de discerner ce qu’il se passe réellement.

L’importance de l’atmosphère instaurée dans le détournement d’attention

L’ambiance instaurée par le magicien est certainement l’un des éléments les plus importants afin de parvenir à un détournement d’attention réussi. Autrement dit, à un tour réussi. Par conséquent, le décor, la musique, les couleurs ou encore l’éclairage participent à part entière à ce processus de diversion. Au début du XXe siècle, les assistants sur scène étaient le plus souvent vêtus de noir afin de disparaître dans la pénombre. En effet, étant de la même couleur que le fond du théâtre, il pouvait très facilement se confondre avec le décor et ainsi devenir quasiment invisibles.

Ceci explique notamment la grande difficulté que constitue le close-up. Car, contrairement à la représentation scénique, celui-ci n’utilise que très peu ces processus. Dans ces conditions, un tour réussi nécessitera beaucoup d’investissement de la part du magicien afin qu’une ambiance adaptée à la magie se mette en place. Parole, regard, gestuelle, autant de détails importants qui peuvent influencer notre attention.

Exemple d’utilisation de ce procédé

Georges Méliès, grand illusionniste mais aussi père des effets spéciaux au cinéma, avait régulièrement recours ce type de procédé. En effet, dans ces spectacles des années 1890, il utilisait des projecteurs rasants afin de n’éclairer que les éléments indispensables. Ainsi, les parties de costumes aux couleurs vives apparaissaient aux yeux des invités tandis que le velours noir se confondait totalement avec le reste du théâtre, ce qui permettait évidemment toutes sortes de trucages.

Naissance de l’incrustation

Ces truquages utilisant des jeux d’ombres et de couleurs par rapport au fond du décor donnèrent naissance au procédé de « l’incrustation » au cinéma. Ce procédé permettait par exemple de faire croire au spectateur qu’un objet était capable de voler alors qu’il était simplement porté par une personne vêtue de la même couleur que le fond du décor.

Les clés de la diversion

L’ampleur

Plus un mouvement est ample, visible, ou impressionnant, plus il détournera l’attention.

La vitesse

Un mouvement rapide laisse moins de temps à notre cerveau pour analyser la situation. Par conséquent, un mouvement plus rapide détournera plus efficacement l’attention du spectateur.

Le rythme

De la même manière, plus un mouvement est rythmé (même à faible vitesse), moins cela nous laissera le temps de comprendre.

Regarde à droite, tout se passe à gauche !

Quelques techniques de détournement d’attention

Il existe de nombreuses techniques de détournement d’attention, si bien qu’il serait impossible d’en faire une liste exhaustive. Voici tout de même quelques techniques fréquemment utilisées et facilement reproductibles.

Le principe du décalage

L’objectif est ici de simuler un échec afin de faire retomber l’attention du spectateur, le vrai tour peut alors être réalisé plus facilement et librement.

Le principe de la perception contrastée

Notre perception d’un élément peut être influencée par la perception d’un autre élément en amont. Par exemple, une simple maison nous paraîtra beaucoup plus fade que ce qu’elle est si l’on a visité une incroyable villa juste avant.

La distraction temporelle

Il s’agit ici de laisser du temps entre l’exécution du tour et sa révélation afin de permettre au spectateur d’oublier ce qu’il s’est passé et ainsi de l’empêcher de comprendre le tour.

La distraction active

La distraction active nécessite de faire appel à quelqu’un d’extérieur. On demande à cette personne d’effectuer une action, l’attention se concentre alors sur cette action, et même plus généralement sur cette personne, tandis qu’un mouvement se dissimule en arrière plan.

La distraction passive

Contrairement à la distraction active, ici ce n’est pas une personne qui sert à faire diversion mais bien un objet. En effet, il s’agit d’attirer l’attention sur un nouvel objet, de préférence très voyant, afin de dissimuler l’action en arrière plan.

Le boniment

Le boniment consiste à utiliser la distraction par la parole. Il s’agit de discuter avec le spectateur afin d’occuper son attention (par une histoire ou une question). Le mouvement réalisé en arrière plan passera alors inaperçu.

L’effet d’annonce

Ici, le magicien va annoncer ce qu’il va se passer afin d’attirer l’attention du spectateur sur une action précise. Le spectateur va ainsi s’imaginer l’action à venir et détourner son attention de l’action principale.

Le leurre

Il s’agit ici de dissimuler l’action réalisée derrière un acte anodin, comme remonter ses manches, se gratter ou replacer son col de chemise par exemple.

Le postimage

Cela consiste à laisser l’impression qu’un objet est toujours présent alors qu’il n’y est déjà plus afin de troubler la perception du spectateur.

La technique de l’expert

Tony Slydini, magicien d’origine italienne, devenu célèbre aux Etats-Unis dans les années 1960, a inventé un tout nouveau type d’illusion basé sur le rythme de ses prestations. Il ponctuait tous ses mouvements de temps forts tandis que pendant les temps faibles il parvenait à réaliser des mouvements restants inaperçus pour le public. Il s’agit d’une technique très difficile à mettre en place et assez peu maîtrisée en général mais elle est idéale pour les gros plans à la télévision et assure de bonnes performances lorsqu’elle est correctement réalisée.

Voir ne sert à rien si l’on ne comprend pas

Comment expliquer le détournement d’attention ?

Notre cerveau a une capacité d’attention limitée. Ainsi, lorsque l’on projette notre attention sur quelque chose, le plus souvent notre cerveau fait abstraction de ce qu’il y a autour afin de se concentrer plus précisément. Dans ces conditions, le détournement d’attention n’est que le simple fait d’attirer l’attention sur un point précis afin d’en faire oublier le reste au spectateur.

Les limites de la mémoire

Les différentes études menées pour déterminer le niveau de représentation de l’être humain s’accordent à dire que l’on n’est capable de se souvenir que de 3 à 5 objets simultanément. Ce qui implique que lorsque l’on quitte l’action des yeux un instant, ne serait-ce que d’un clignement, nous ne sommes capables de nous rappeler précisément que des 3 à 5 objets que nous avons observés en dernier. Il nous est alors impossible de remarquer un quelconque changement si notre attention a été détournée, comme le prouve l’expérience de la carte ci-dessous. C’est d’ailleurs pour cela que le détournement d’attention est si efficace. L’œil humain arrive très bien à identifier les changements qui se produisent sous ses yeux mais dès lors que ce changement se produit en même temps qu’un mouvement de l’œil, qu’un clignement ou que le passage d’un objet devant le changement, celui-ci est beaucoup moins perceptible par l’homme.

Les limites de la vision

Concrètement, avant même que les informations captées par l’œil ne soient traitées par le cerveau, notre vision est déjà limitée. En effet, les photons qui viennent frapper notre rétine génèrent des stimuli, ensuite transformés en impulsions électriques et transmis au cerveau par le nerf optique. Mais les cônes présent dans la rétine sont beaucoup plus concentrés en son milieu (la fovéa) qu’autour. L’image perçue est donc nette avec une bonne appréciation des couleurs au centre du champ de vision et beaucoup plus floue avec des couleurs approximatives autour. Ainsi, lorsque nous nous concentrons sur le mouvement en cours, un mouvement ayant lieu dans notre vision périphérique sera très difficile à percevoir.

Non seulement notre attention est limitée, mais aussi notre mémoire et notre vision. Il devient alors très facile de mettre en place un détournement d’attention. La diversion n’est alors que la manifestation de la limite de nos sens.

L’expérience du gorille

Daniel Simons, docteur en psychologie expérimentale, a réalisé différentes recherches et expériences sur les limites de notre esprit. Avec ses illusions, il démontre que l’on ne perçoit pas le monde comme il est réellement mais bien plutôt de manière subjective, uniquement d’après ce que nos sens nous laissent croire. Il met ainsi en lumière « l’inattentional blindness » (ou cecité inattentionelle) en montrant que lorsque que l’on se concentre sur un détail précis, nous faisons totalement abstraction du reste.

Dans une expérience vidéo, il met ainsi en scène deux équipes de basketball, l’une en blanc et l’autre en noir. Il demande aux spectateurs de compter le nombre de passes réalisées par l’équipe blanche. Leur attention se concentre alors sur l’équipe blanche si bien que lorsque qu’un gorille (de couleur noire) traverse la scène, la plupart des spectateurs ne s’en aperçoivent pas. En effet, leur cerveau étant concentré sur l’équipe et donc sur la couleur blanche, ils font totalement abstraction de tout ce qui est noir, y compris du gorille.

L’expérience de la carte

Une autre expérience de Simons montre la difficulté d’attention de l’esprit humain. Une personne, visiblement perdue, demande son chemin à un passant dans la rue à l’aide d’une carte. Pendant ce temps, un objet qui va obstruer le champ de vision du passant (déménagement d’un objet encombrant par exemple) va interrompre ces deux personnes. La personne qui demande son chemin va alors être remplacée par une autre personne qui continue la discussion comme si rien ne s’était passé. La plupart du temps, le passant ne remarque même pas le changement d’interlocuteur, aussi évident soit-il.

Cette expérience montre bien que lorsque l’on se concentre sur quelque chose (ici, chercher et indiquer le chemin sur une carte), on fait abstraction du reste (le visage de la personne qui demande son chemin).

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