Un tour de magie ne suffit paspourquoi certaines soirées laissent un souvenir, et d’autres un simple « comment il a fait ? »
« Choisis une carte… Remets-la dans le jeu… C’est celle-là ? » « Oui. » « Super. » Voilà comment se déroulent neuf tours sur dix dans le monde. Et voilà, exactement, ce que Cyril Regard ne veut surtout pas faire.
Son mentor Mark Elsdon résumait le grand défaut de la magie en trois mots anglais : in and on itself. En elle-même et sur elle-même. Une magie qui ne parle que d’elle, qui n’a d’autre sujet que sa propre prouesse. Cette phrase ne l’a jamais quitté, et elle a fini par devenir la question qui gouverne tout son travail.
La magie doit-elle être un support, ou un but ? La question a l’air d’une querelle d’artistes. Elle ne l’est pas. C’est même la seule chose qui sépare une soirée dont on reparle des années après d’une soirée agréable que personne ne se rappelle. Si vous cherchez un magicien pour vos invités, c’est probablement la question la plus utile que vous puissiez poser.
Un puzzle n’est pas un souvenir
Le principal défaut de la magie tient à sa plus grande qualité. Elle crée de l’émerveillement, et c’est déjà beaucoup. Mais il serait dommage de s’arrêter là. La plupart du temps, un tour de magie poursuit l’un de ces quatre buts, très proches les uns des autres : intriguer, émerveiller, troubler, faire percevoir l’impossible. Pour un court moment de divertissement, cela peut suffire. Sur la durée d’une soirée, cela sonne creux. Ce qui se cache derrière ces quatre buts est en revanche passionnant, et la façon dont un magicien s’y prend pour fabriquer l’impossible se raconte volontiers en séminaire.
Il y a un test à faire, la prochaine fois que vous regardez de la magie. Coupez le son. L’exercice est cruel, et il ne s’en exempte pas. Si l’expérience reste exactement la même, c’est que l’artiste se contentait de décrire ce qu’il faisait : « je mélange le jeu, prenez une carte, remettez-la, je mélange encore… » Le texte ne raconte rien, il commente. C’est un piège redoutable, parce que la technique occupe énormément l’esprit et qu’il est confortable de s’y réfugier.
Et puis il y a cette confusion, très répandue, entre l’impossible et l’improbable. Un jeu mélangé qui retrouve son ordre, c’est improbable. Une pensée que personne n’a formulée à voix haute et qui se retrouve écrite sur une carte, c’est autre chose. La différence ne tient pas à la difficulté du tour. Elle tient à ce qu’il signifie pour la personne qui le vit.
« Une magie en elle-même et sur elle-même. »
« Faites disparaître ma belle-mère »
Quand quelqu’un apprend qu’il est magicien, on lui demande presque toujours l’une de ces trois choses. Elles ont l’air d’une plaisanterie. Elles disent l’essentiel.
La belle-mère
Faire disparaître ce qui pèse. Derrière le rire, une envie très sérieuse : que quelque chose s’allège, ne serait-ce qu’une seconde.
L’argent
Faire apparaître ce qui manque. Non par cupidité, mais parce que ne plus compter, c’est respirer. Chacun sait exactement ce qu’il ferait.
Les vacances
Être ailleurs, tout de suite. La plus belle des trois, et la plus révélatrice : ce que l’on attend d’un magicien, c’est un déplacement.
Personne ne lui demande jamais de retrouver une carte. Sans le savoir, le public réclame une magie qui a du sens, qui parle de sa vie à lui. C’est d’ailleurs pour cela que le tout premier tour qu’un magicien apprend consiste à retrouver un objet perdu : chacun a déjà perdu quelque chose et rêvé de le retrouver. C’est pertinent, jusqu’à un certain point.
Mais montrez à quelqu’un qui n’a jamais joué aux cartes votre plus belle manière de retrouver les quatre as, avec les manipulations les plus fines qui soient. Il restera de marbre. Non parce que c’est mal fait, mais parce que rien là-dedans ne lui parle. Cela ne symbolise rien pour lui, et un symbole vide ne laisse aucune trace.
Le complexe du super-héros
Il existe une manière de faire de la magie qui ne dit qu’une chose, toujours la même.
La magie est un formidable outil de confiance en soi. Un jour on en manque, et le lendemain on détient des secrets qui intriguent tout le monde. Cela aide vraiment, et il ne le reniera jamais : il en a été le premier bénéficiaire. Mais présentée sans intention, cette magie-là ne dit qu’une phrase : « regardez, je sais faire des choses que vous ne savez pas faire. »
Une fois, c’est sympathique. On applaudit volontiers. Deux fois, on sourit encore. Mais une soirée entière ? Le public comprend très vite que le seul sujet du spectacle est le talent de celui qui le donne, et il décroche. Non par méchanceté, simplement parce qu’on ne s’attache pas longtemps à quelqu’un qui ne parle que de lui.
Un moyen, jamais une fin
Vous l’aurez compris : il ne perçoit pas la magie comme un but, mais comme le plus beau des supports.
Un support pour raconter quelque chose et faire vivre un moment qui parle vraiment aux gens présents. Nul besoin, pour cela, d’une histoire longue et complexe. Les plus courtes sont souvent les plus justes. Ce peut être pour la beauté d’une image, pour la poésie d’un instant, pour glisser une idée qui lui tient à cœur, ou simplement pour révéler quelque chose de la personne qui a la pièce dans la main. L’important est de savoir pourquoi il présente ce moment, ici, ce soir, à ces personnes-là.
Il faut même aller plus loin. Un grand magicien sait captiver une salle sans faire de magie. Cela paraît absurde et c’est pourtant la vérité du métier : il a l’expérience et le regard qu’il faut pour raconter, écouter, tenir une pièce entière par sa seule présence. Un bon moment de magie devrait rester bon à la simple écoute, sans rien voir. Ajoutez-y alors un visuel impeccable et un effet réellement impossible, et vous tenez quelque chose dont on reparlera.
Un mot sur la sincérité, parce qu’elle décide de tout. Le public sent immédiatement quand cela sonne faux, et il a déjà entendu mille magiciens évoquer le grand-père qui leur aurait laissé une boîte mystérieuse. Cela ne fonctionne plus, et on peut se demander si cela a fonctionné un jour. Ce qu’il raconte vient de ce qu’il a vécu, sinon il préfère se taire. C’est aussi vrai pour l’objet que pour l’histoire : ce n’est jamais l’accessoire qui fait la magie, comme le raconte l’histoire des accessoires du magicien, mais la main qui le tient et le regard qui le guide.
Ce qu’il en reste, le lendemain matin
Cette question d’artiste a une conséquence très concrète pour qui reçoit.
On n’invite pas un magicien pour occuper le creux entre le cocktail et le dîner. On l’invite pour que les gens repartent avec quelque chose. Et ce quelque chose n’est jamais le tour. Le lendemain, personne ne raconte une méthode : on raconte le moment où sa voisine de table a fondu en larmes de rire, l’instant où son propre prénom est apparu là où il n’avait rien à faire, la tête du directeur quand il a compris que la carte était dans sa poche depuis le début.
C’est pour cela qu’il travaille en petit comité, dans des réceptions privées et des soirées d’entreprise d’une cinquantaine de personnes. Dans un salon, il ne cherche pas à impressionner cinquante invités d’un coup. Il cherche à en toucher un seul, vraiment, et à ce que les quarante-neuf autres aient envie d’être le suivant. C’est plus lent, c’est plus fragile, et cela laisse infiniment plus de traces.
Le pourquoi avant le comment
Depuis 2007, je cherche la même chose et je ne la trouve jamais tout à fait. Les premières années, je voulais que l’on me dise « c’est incroyable, comment as-tu fait ? ». Aujourd’hui, cette phrase m’avertit plutôt que j’ai raté quelque chose : elle veut dire que la personne a vu un problème à résoudre là où je voulais offrir un moment à vivre.
La phrase que j’attends ne parle jamais de magie. Elle ressemble plutôt à « je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je ne l’oublierai pas ». Voilà pourquoi la magie restera toujours un support pour moi. Ce n’est pas une position d’artiste, c’est ce que le public m’a appris, soir après soir, en oubliant tous mes tours et en se souvenant de tout le reste.
Cyril Regard
Une magie qui parle de vos invités
Le plus sûr moyen de trancher la question reste encore de la vivre.
C’est cette magie-là qu’il présente lors des réceptions privées et des événements d’entreprise : du close-up et du mentalisme à quelques centimètres de vos invités, avec leurs objets, leurs souvenirs et leurs pensées. Pas un catalogue de prouesses, mais un fil que l’on tend d’une personne à l’autre, et sur lequel on fait passer l’impossible.
Questions fréquentes
La magie est-elle un support ou un but ?
Pour Cyril Regard, la magie est un support. L’émerveillement seul suffit pour un court instant, mais il s’épuise vite s’il ne raconte rien. Une magie qui ne parle que de sa propre prouesse, ce que son mentor Mark Elsdon appelait une magie « en elle-même et sur elle-même », impressionne sans laisser de trace. Une magie qui sert une histoire, une émotion ou une personne présente reste des années.
Pourquoi certaines soirées de magie laissent-elles un souvenir et d’autres non ?
Parce que le public ne retient pas les tours, il retient ce qu’il a ressenti. Un spectacle construit autour du talent de l’artiste ne dit qu’une chose, « je sais faire ce que vous ne savez pas faire », et lasse en quelques minutes. Un spectacle construit autour des invités leur donne quelque chose à raconter le lendemain.
Faut-il une longue histoire pour qu’un tour ait du sens ?
Non, et c’est souvent l’inverse. Les histoires les plus courtes sont fréquemment les plus justes. Ce qui compte n’est pas la longueur du récit mais l’intention : savoir pourquoi ce moment est présenté, à ces personnes, ce soir-là. Une phrase sincère vaut mieux qu’un long récit emprunté.
Quelle question poser à un magicien avant de l’engager ?
Plutôt que « que savez-vous faire ? », demandez « qu’est-ce que mes invités auront envie de raconter le lendemain ? ». La première question appelle un catalogue de tours, la seconde révèle si l’artiste travaille pour lui ou pour vos invités. C’est la différence entre une prestation agréable et une soirée dont on reparle.