Dai Vernonl’homme qui a trompé Houdini
Il n’a jamais rempli de salle de spectacle. Il a simplement réinventé la magie de près, et formé ceux qui l’ont fait après lui.
Il y a des artistes qui remplissent les stades, et d’autres qui changent un art tout entier sans jamais faire la une. Dai Vernon appartient à la seconde catégorie. Le grand public ne connaît pas son nom. Tous les magiciens, eux, l’appellent le Professeur.
Né canadien, mort à quatre-vingt-dix-huit ans en Californie, il a passé sa vie à traquer une seule chose : la perfection d’un geste vu à trente centimètres. C’est lui qui a fait du close-up un art à part entière. Et c’est lui, un soir de 1922, qui a tranquillement humilié l’homme le plus célèbre du monde.
Le tour qui a trompé Houdini, par Vernon lui-même
Des dizaines de magiciens exécutent ce tour aujourd’hui. Mais le voir sous les doigts de celui qui l’a opposé à Houdini, c’est autre chose. Regardez ses mains. Puis regardez ses yeux.
Dai Vernon exécute la fameuse carte ambitieuse, dans une archive de la télévision canadienne. Il y évoque Houdini au passage.
Chicago, un banquet, et un défi
Ce soir-là, au Great Northern Hotel de Chicago, la Society of American Magicians reçoit son invité d’honneur : Harry Houdini. Le plus grand nom du spectacle vivant. L’homme qui s’échappe de tout, et qui aime répéter qu’aucun tour de cartes ne lui résiste plus de trois passages.
Dans la salle, un Canadien de vingt-sept ans, inconnu, sort un jeu de cartes. Il fait signer une carte à Houdini. Il la glisse en deuxième position. Il retourne la carte du dessus : c’est la carte signée. Elle est remontée toute seule.
Vernon ne s’excusera jamais de cette soirée. Il en fera son affiche : The Man Who Fooled Houdini. Et il gardera le secret jusqu’au bout, ce qui, pour un magicien, est la seule manière élégante de gagner.
« La confusion n’est pas de la magie. »
Cette phrase, il l’a répétée toute sa vie. Elle dit tout de sa méthode : ne jamais noyer le spectateur, ne jamais l’étourdir. Le laisser voir. Le laisser vérifier. Et le rendre malgré tout incapable d’expliquer ce qu’il vient de voir. C’est infiniment plus difficile, et infiniment plus beau.
David Verner, devenu une légende par erreur
Il naît David Frederick Wingfield Verner, le 11 juin 1894 à Ottawa. Son père, fonctionnaire et magicien amateur, lui apprend son premier tour à sept ans. À treize, il a déjà dévoré The Expert at the Card Table, la bible de la cartomagie signée du mystérieux S. W. Erdnase, dont il passera d’ailleurs sa vie à chercher la véritable identité.
Le nom de scène, lui, vient d’une double coquille : un journaliste écrit « Dai » au lieu de David, et « Vernon » au lieu de Verner. Lassé de corriger tout le monde, il finit par garder les deux. Une légende du XXe siècle née d’une faute de frappe : il y a des destins plus solennels.
La magie des salons
Arrivé à New York en 1913, il joue pour la haute société, à quelques centimètres des invités. Longtemps, il gagne pourtant sa vie en découpant des silhouettes au ciseau. Le plus grand magicien de son siècle a été, des années durant, un artisan itinérant.
Des routines devenues classiques
Sa routine des gobelets et des balles reste la référence absolue du genre. Sa Symphonie des anneaux se joue encore aujourd’hui dans le monde entier. Il n’a pas seulement inventé : il a affiné, poli, épuré, jusqu’à ce que le geste disparaisse.
Une bibliothèque à lui seul
Ses ouvrages, du Dai Vernon’s Book of Magic aux Inner Secrets of Card Magic, sont les livres de chevet de plusieurs générations. De 1968 à 1990, sa chronique The Vernon Touch a tenu lieu de conservatoire à la profession.
Les gobelets, ou la leçon de naturel
Trois gobelets, quelques balles, et deux mille ans d’histoire de la magie. Vernon en a fait la routine étalon, celle que tous les magiciens étudient. Notez qu’il ne se passe rien de spectaculaire. Et que vous ne voyez rien.
La routine des gobelets de Dai Vernon. Aucun geste inutile : c’est exactement le sujet.
Le Professeur du Magic Castle
Les trente dernières années de sa vie, Vernon les passe au Magic Castle, le club des magiciens perché sur les collines de Hollywood. Il y a sa table, son fauteuil, son verre. Et une file d’attente permanente : celle des jeunes magiciens venus lui montrer leur travail, en espérant survivre à son regard.
Larry Jennings, Bruce Cervon, Michael Ammar, John Carney, Ricky Jay, Doug Henning : la génération qui a fait la magie moderne est passée par ce fauteuil. Il ne donnait pas de cours. Il regardait, laissait un silence, puis lâchait une phrase que l’on mettait dix ans à comprendre. Il s’est officiellement retiré de la scène en 1990, à quatre-vingt-seize ans, et s’est éteint le 21 août 1992.
« Soyez naturel. »
Deux mots. C’est tout son enseignement. Un geste juste ne se remarque pas, parce qu’il ressemble à la vie. Le magicien qui a l’air d’un magicien a déjà perdu.
Je ne l’ai jamais rencontré. Il est pourtant dans chacun de mes tours.
Vernon est mort en 1992. Je n’ai jamais serré cette main-là, et je le regrette sincèrement. C’est l’un des rares privilèges que ce métier ne m’aura pas offert, contrairement à d’autres rencontres, comme celle de Max Maven, un soir de congrès, dont je garde un souvenir intact.
Et pourtant. Chaque fois que je pose un jeu de cartes sur une table, entre deux coupes de champagne, dans une soirée d’entreprise, il est là. Parce que la magie ne se transmet pas seulement par les livres : elle se transmet par filiation. Mes maîtres ont eu des maîtres, et tous, à un moment, remontent au fauteuil du Magic Castle. Vernon est l’arrière-grand-père de tout ce que je fais.
C’est cette exigence que j’emporte dans chaque événement, en soirée d’entreprise, en réception privée, en mentalisme comme en close-up. Vos invités ne verront jamais le travail. Ils ne verront que le moment. C’est précisément le but, et c’est le Professeur qui l’a écrit avant tout le monde.
Son nom figure évidemment parmi les grands noms de l’histoire de la magie. Mais contrairement aux autres, il n’a jamais cherché la lumière. Il a préféré la donner.
Questions fréquentes
Qui était Dai Vernon ?
Dai Vernon (1894-1992), de son vrai nom David Frederick Wingfield Verner, était un magicien canadien surnommé « le Professeur ». Considéré comme le père du close-up moderne, il a formé plusieurs générations de magiciens au Magic Castle de Hollywood et reste l’une des figures les plus influentes de l’histoire de la magie.
Pourquoi l’appelle-t-on « l’homme qui a trompé Houdini » ?
Le 6 février 1922, lors d’un banquet de la Society of American Magicians à Chicago, Dai Vernon présente à Harry Houdini un tour de cartes aujourd’hui connu sous le nom de « carte ambitieuse ». Houdini, qui affirmait percer n’importe quel tour en trois passages, le fait répéter sept fois sans trouver. Vernon en fera son slogan publicitaire.
Quelle est la routine la plus célèbre de Dai Vernon ?
Sa routine des gobelets et des balles fait référence dans le monde entier et reste étudiée par tous les magiciens de close-up. On lui doit également la « Symphonie des anneaux », sa version des anneaux chinois, ainsi que de nombreux effets de cartes devenus des classiques.
Que signifie sa maxime « Be natural » ?
« Soyez naturel » résume tout l’enseignement de Vernon : le geste du magicien doit être indiscernable d’un geste ordinaire. Il complétait volontiers par une autre formule restée célèbre, « la confusion n’est pas de la magie » : il ne s’agit pas d’étourdir le spectateur, mais de le laisser regarder sans qu’il puisse pour autant comprendre.
Quels magiciens Dai Vernon a-t-il formés ?
Au Magic Castle, où il s’installe à partir de 1963, il conseille et forme notamment Larry Jennings, Bruce Cervon, Michael Ammar, John Carney, Ricky Jay ou encore Doug Henning. Par cette transmission directe, son influence irrigue encore aujourd’hui l’ensemble de la magie de proximité.